Le financement bancaire de la transition énergétique

À la suite de la révolution industrielle, l’impact des activités humaines sur le système climatique s’est progressivement accru. Les émissions de gaz à effet de serre atteignent des records, leurs concentrations actuelles dans l’atmosphère sont les plus élevées depuis 800 000 ans. Selon les relevés de l’Agence Américaine Océanique et Atmosphérique (NOAA), 2016 a été l’année la plus chaude jamais enregistrée. En parallèle, le niveau des mers s’élève 60 % plus rapidement que ne l'avait projeté, en 2007, le groupe d'experts de l'ONU sur le climat. Ces constats alarmants marquent des transformations climatiques très significatives. C’est pourquoi il s’avère désormais indispensable d’agir afin de limiter le réchauffement climatique. Et pour y parvenir, le financement bancaire est clé.

Dans ce contexte, les différentes parties prenantes, se sont fixées comme objectif, à l’occasion de la Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique (CNUCC), faisant ainsi suite à l’Accord de Paris adopté en décembre 2015 lors de la COP 21, de stabiliser les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère à un niveau qui ne perturbe pas notre système climatique de manière dangereuse (i.e. en dessous des 2°C).

Dans l’optique de faire émerger un système financier qui tienne suffisamment compte de ces enjeux, les principales économies du monde doivent donc réorienter leurs investissements en délaissant notamment leurs activités carbo-intensives au profit d’activités « compatibles avec un profil d’évolution vers un développement à faible émission de gaz à effet de serre » . Cet objectif, inscrit désormais dans l’Accord de Paris, est imposé pour chaque pays et repose sur un alignement de l’ensemble des politiques publiques avec l’objectif des 2°C.

Les politiques climatiques constituent les signaux qui doivent permettre la transition vers une économie sobre en carbone. Le secteur bancaire, composante importante du secteur financier, contribue à amplifier ces signaux et joue un rôle fondamental dans l’allocation des capitaux dans l’économie.

Cet article a vocation à analyser la manière dont les systèmes financier et bancaire peuvent accompagner l’économie réelle au service de la transition énergétique. Dans un premier temps, nous nous attarderons sur le secteur bancaire (I), puis nous nous pencherons sur les enjeux liés au changement climatique pour les acteurs économiques (II). Enfin, nous verrons comment financer la transition énergétique.

I. Le secteur bancaire

Dans cette première partie, nous allons rappeler brièvement le rôle des banques dans l’économie (a) puis nous présenterons les risques bancaires, leur gestion et leur cadre prudentiel (b).

  • a) Le rôle des établissements bancaires dans l’économie

Les établissements bancaires sont des entreprises dont l’activité consiste à recueillir les ressources monétaires de leurs clients pour les prêter à d’autres clients qui en ont besoin pour financer leurs activités économiques telles que l’achat de biens de consommation, de logements, ou le paiement des fournisseurs et des salariés . Ce processus est schématisé comme suit :

Cette double caractéristique est essentielle pour le financement de l’économie : la connaissance des marchés leur permet en effet d’être des intermédiaires indispensables entre les emprunteurs et les prêteurs. En favorisant la rencontre de l’offre et de la demande, cette transformation contribue au bouclage macroéconomique du financement de l’économie. De plus, les banques commerciales jouent un autre rôle important dans la gestion du risque puisqu’elles assument les risques à la place des acteurs économiques. Ces fonctions sont donc essentielles à une allocation efficace du capital dans l’économie.

  • b) Les risques bancaires, leur gestion et le cadre prudentiel

Les activités bancaires exposent les établissements bancaires à de nombreux risques, parmi lesquels :

    • Le risque de liquidité et le risque de taux : les établissements bancaires s’exposent à un risque de liquidité (e.g. si la contrepartie ne respecte pas ses engagements).
    • Le risque de contrepartie : ainsi, en cas de défaut de paiement d’une contrepartie, les banques portent le risque de ne pas récupérer les sommes qu’elles ont prêtées.
    • La gestion opérationnelle qui contraint les banques à quantifier l’impact financier d’incidents susceptibles d’arriver dans les conditions d’activités quotidiennes.

II. Les enjeux liés au changement climatique

 

a) La transition carbone et le changement climatique

La lutte contre le changement climatique nécessite une adaptation de nos économies afin de les placer sur une trajectoire bas-carbone. Ce terme désigne la trajectoire d’une économie qui met en œuvre des efforts de restructuration de ses activités, suffisamment pour lui permettre de parvenir à un modèle faiblement émissif en gaz à effet de serre d’ici la fin du siècle. Cela passe notamment par un alignement global des politiques publiques (cf. OCDE) avec l’objectif de 2°C. Afin de diminuer les émissions de gaz à effet de serre (dont notamment le CO2), il est donc particulièrement nécessaire de remplacer le capital physique carbo-intensif existant par un capital plus sobre en carbone.

Il a été prouvé qu’une limitation intelligente des émissions de ces gaz permettrait de maintenir la planète sur une trajectoire cohérente avec l’objectif de 2°C. Dans le cas contraire, la dégradation du climat se poursuivrait et l’activité économique devrait alors faire face à des risques significativement liés aux modifications profondes du climat (événements météorologiques extrêmes ou épisodes de stress chroniques, montée du niveau des mers, etc.).

b) Des risques encore mal appréhendés

La plupart des phénomènes en jeu relèvent des problématiques auxquelles les banques font face dans leurs opérations quotidiennes. Par exemple, les aléas météorologiques ou les événements climatiques extrêmes sont habituellement pris en compte par les acteurs économiques : l’enneigement d’une station de ski ou le caractère inondable de l’infrastructure d’une entreprise constituent autant d’éléments à prendre en compte dans l’analyse d’un dossier de crédit. De la même manière, les défis qu’imposera la transition sur certains acteurs économiques relèvent pour la plupart des risques que les banques gèrent habituellement dans le cadre de leurs activités de financement.

Cependant, l’ensemble des mutations profondes du climat (observées et à venir) ainsi que les risques et les incertitudes associés à la mise en place de la transition énergétique font du changement climatique une nouvelle classe de défis pour les banques. Par le passé, l’ensemble de ces mutations climatiques étaient souvent relégués au second plan. Or il est très probable que ces mutations s’accroissent à l’avenir. Les établissements bancaires doivent ainsi se préparer à un changement dans la fréquence et dans l’intensité des aléas météorologiques et des événements climatiques extrêmes.

c) Quels enjeux climatiques doivent être gérés par les acteurs financiers ?

Depuis la révolution industrielle, l’accumulation de gaz à effet de serre dans l’atmosphère entraîne un réchauffement climatique aux conséquences multiples sur nos économies et nos sociétés. Tous les secteurs de l’économie subiront des impacts financiers liés aux effets de ce changement climatique. Certains viennent même à parler de « risque systémique pour l’économie et la finance ». À l’image de la crise des subprimes, le réchauffement climatique peut créer un effet de contagion.

Prenons alors le cas du secteur agricole. Ce secteur subira, d’une part, une modification de sa productivité liée à une transformation des conditions normales de température et de précipitations, et, d’autre part, une fréquence plus importante d’interruptions locales de production et de distribution des aux tempêtes, aux ouragans, aux inondations et aux glissements de terrain. Autre exemple : celui du secteur de la production d’électricité qui sera également perturbé. L’accroissement des sécheresses aura en effet un impact négatif sur la production d’hydroélectricité et sur la production d’électricité thermique (à flamme ou nucléaire) qui a besoin d’eau pour alimenter ses systèmes de refroidissement.

Par conséquent, ces impacts physiques du changement climatique affecteront indirectement les acteurs financiers par leur propagation au sein de l’ensemble des secteurs de l’économie. Les effets du changement climatique auront également un impact direct sur la performance des portefeuilles d’investissement en infrastructures et en immobilier. Résultat : les pertes pour le secteur financier pourraient être majeures. Simon Dietz met en garde et souligne qu’en cas de réchauffement de 2,5 degrés, l’impact financier pourrait atteindre les 24 000 milliards de dollars, soit 16,9 % du total des actifs gérés. En revanche, rester sous les deux degrés permettrait de contenir la destruction des actifs financiers dans une fourchette allant de 1 700 milliards à 13 200 milliards, dans la pire des hypothèses…

De plus, les acteurs financiers sont exposés à des risques de transition. La Task Force on Climate-related Financial Disclosure (TCFD) classe ces risques de transition en quatre familles :

      • Les facteurs de risques réglementaires.
      • Les facteurs de risques légaux (i.e. les risques de litiges issus des parties prenantes).
      • Les facteurs de risques technologiques, c’est-à-dire les risques qu’entraîne une innovation disruptive pour les acteurs n’ayant pas anticipé cette évolution.
      • Les facteurs de risques de marché, soit les risques engendrés par une évolution des marchés en amont ou en aval des acteurs, et entraînant une perte de compétitivité.

Ainsi, les facteurs politiques de risque de transition pourront affecter directement ou indirectement les acteurs financiers. Ci-dessous un tableau récapitulant l’ensemble des risques de transition et des risques physiques accompagnés d’exemples pour chaque catégorie.

d) Un présent qui peut aussi être touché

Dans son discours du 29 septembre 2015, M. Carney, gouverneur de la Banque d’Angleterre, parle de « tragédie de l’horizon » pour expliquer que les effets défavorables seront ressentis à des horizons qui iraient au-delà de ceux habituellement considérés par les acteurs économiques, dont le secteur financier.

La question de l’horizon est donc un point fondamental dans l’évaluation des risques liés au changement climatique. Par exemple, dans un environnement comme le nôtre constitué de taux bas, la valeur actualisée d’une obligation peut alors dépendre en majorité des cash flow tombant au-delà des horizons habituellement considérés comme importants par le secteur financier. C’est ce que met en avant la Figure 2 ci-dessous. Il apparaît que près de 90 % de la valeur d’un titre obligataire de 30 ans, émis par une entreprise allemande offrant des services d’intérêt public, est déterminé par ce qui se passe au-delà des cinq ans.

III. Financer la transition énergétique

Cette partie s’intéresse au rôle des secteurs bancaire et financier dans le financement de la transition vers une économie bas-carbone. La COP 21 a souligné l’importance d’orienter les flux financiers vers le financement de la transition énergétique. Étant donné l’ampleur des besoins, de nouvelles sources de financement s’avèrent nécessaires. Limiter le réchauffement climatique ne nécessite pas seulement des investissements additionnels dans des technologies et des systèmes bas-carbone. Cela implique également une réallocation massive des investissements des secteurs dépendant des énergies fossiles (centrales électriques au charbon, extraction du pétrole, etc.) vers des technologies propres. Cette troisième et dernière partie énumère les différents projets mis en place pour mener à bien la transition énergétique.

a) Les green bonds : une initiative de place

L’initiative des green bonds illustre bien la capacité du secteur financier à se mobiliser de manière volontaire sur le financement de la transition énergétique en labellisant un outil dédié. Comme nous pouvons le voir sur le graphe ci-dessous, les émissions de green bonds ont été multipliées par quatre entre 2013 et 2015, atteignant 42 milliards de dollars en 2015.

L’émergence des green bonds peut s’expliquer par le fait que ces derniers offrent la possibilité aux émetteurs de diversifier leur base d’investisseurs et notamment d’attirer des investisseurs responsables sur le long terme. L’émission de green bonds permet à l’entreprise de valoriser sa stratégie de développement durable. Par exemple, Toyota a émis 1,6 milliard de dollars de green bonds en 2016 pour le développement de ses véhicules hybrides et électriques. HSBC France a également émis ses propres green bonds pour un montant de 500 millions d’euros fin 2015. Enfin, Apple en a émis pour un montant d’1,5 milliard de dollars en février 2016. Autre avantage de ces obligations vertes : elles sont peu sensibles au prix et les investisseurs sont plus enclins à conserver les titres (selon une stratégie buy and hold), ce qui pourrait avoir pour effet de réduire la volatilité des titres sur le marché secondaire . Leur intérêt s’explique également par l’accroissement de l’information disponible sur l’actif sous jacent et plus globalement sur la stratégie de l’entreprise émettrice (KPMG, 2015). De même, les green bonds leur permettent de diversifier leurs portefeuilles.

Cependant, comme toutes les obligations, les green bonds présentent certains risques :

  • Le risque de contrepartie
  • Le risque de crédit
  • Le risque de green washing
  • Des coûts supplémentaires face à à des émissions obligataires normales

b) Crowdfunding et transition énergétique : le duo gagnant

Le crowdfunding est un mode de financement qui permet de collecter des fonds auprès d’un large public en vue de financer un projet. Ainsi, le recours à des bourses de projets dédiés à la transition énergétique sollicitant le public pour participer aux financements se révèle un moyen intéressant de diversifier les financements.

En France, plusieurs plateformes se dédient au financement des projets d’énergies renouvelables. La première à voir le jour fut Limo en 2012, suivie de quelques autres comme Enerfip ou encore Green Channel issue du groupe Engie. Le financement participatif des énergies vertes bénéficie en outre de nombreux avantages. Il permet d’impliquer pleinement les citoyens dans l’évolution du modèle énergétique et de les faire bénéficier de ses retombées économiques.

c) Favoriser l’épargne de long terme

L’épargne financière des ménages français est généralement estimée à 3 500 milliards d’euros. Compte-tenu des besoins de financement à allouer à la transition énergétique, une des idées serait de faire appel à cette réserve de capitaux.

La feuille de route de la Commission européenne, pour répondre aux besoins de financement à long terme de l’économie européenne, propose de mobiliser davantage l’épargne personnelle. Et ce, tout en répondant à l’objectif de renforcer la capacité des fonds de retraite professionnelle à investir dans des actifs financiers au profil économique à long terme. Comme indiqué plus haut, cela suppose aussi plus de constance de la part du législateur en matière de fiscalité de l’épargne longue en vue de restaurer la confiance.

d) Les fonds labélisés : le label ISR, un autre levier d’action

Les principaux acteurs de l’ISR en France ont rappelé dans leur déclaration commune que la création « d’un label ISR ayant une reconnaissance publique, et qui serait assorti d’un soutien et d’incitations publiques, permettrait d’accélérer le développement de l’ISR, d’améliorer l’information des épargnants et, in fine, d’orienter l’épargne des Français vers des entreprises et entités publiques mieux disantes en termes de qualité de leur RSE, contribuant ainsi au développement durable et/ou favorisant la transition énergétique. L’ISR englobe bien évidemment les aspects environnementaux et, à ce titre, il a notamment un impact sur la transition énergétique mais son champ d’action est plus large. Si l’ISR peut contribuer au financement de la transition, son objectif est plus général, considérant que le développement durable de l’économie doit s’appuyer sur trois piliers ESG indissociables ».

IV. Conclusion

Devant l’ampleur du problème lié au changement climatique, et en raison de son caractère planétaire, les banques et les États se mobilisent et mettent en œuvre des projets, des lois et des règlementations afin de le combattre. De ce fait, limiter le réchauffement climatique sous la barre de 2°C implique une transformation profonde de l’économie et nécessite des investissements colossaux.

Avec l’Accord de Paris, les acteurs privés, les banques commerciales, les fonds d’investissements et les banques publiques se sont donné comme feuille de route de freiner le réchauffement climatique en investissant profondément dans les énergies renouvelables, et dans la transformation des logements et des villes. Cependant, financer la transition énergétique, c’est avant tout réorienter les capitaux. Le désinvestissement concerne le carbone. L’impact du climat sur les portefeuilles conduit investisseurs, banques et gérants à des stratégies de désinvestissement et de réallocation des actifs. La société BlackRock, avec plus de 5 000 milliards d’actifs gérés, demande ainsi aux entreprises dans lesquelles elle investit de fournir une évaluation de l’impact du changement climatique sur leurs activités. Pour financer la transition énergique, les banques émettent également des obligations vertes ayant pour but de financer un projet ou une activité proposant un impact positif sur l’environnement. Ainsi, pour mener à bien ce projet d’envergure international, toutes les économies doivent se mobiliser en investissant de manière intelligente.

V. Sources

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